AL-ÁNDALUS, ADIEU
Chapitre 1
Royaume de Grenade, Crique d’Agua Amarga, 5 juillet 1556
Alors que les derniers vestiges du soleil disparaissaient derrière la montagne, le garde posa les mains sur le parapet de la tour de guet et scruta l’immensité de la mer. La chaleur des pierres, le vin aigre et la pestilence des algues en décomposition lui provoquèrent des nausées.
― Descends, Pascual ! cria quelqu’un.
Il regarda de nouveau vers l’abîme. Par cette nuit sans lune, il serait bientôt difficile d’apercevoir l’écume des vagues déferlant sur la plage.
― Mais quelle idée aussi de venir dans ce pays ! murmura-t-il, oubliant que les dettes de jeu étaient la raison pour laquelle il avait abandonné sa Carthagène natale. La plupart des personnes qui rejoignaient cette région reprise aux musulmans à peine un siècle auparavant fuyaient la misère, mais étaient souvent attirées par certains privilèges dont seuls les nobles et les hidalgos pouvaient jouir en Castille.
― Alors, tu descends ?
Si la brise eût été plus fraîche, peut-être serait-il resté à son poste et aurait distingué les voiles qui s’approchaient.
Pascual, que ses camarades réclamaient pour faire une partie de cartes, émit un léger soupir puis descendit l’escalier en colimaçon qui reliait le haut de la tour à l’étage inférieur.
Cette décision allait lui coûter la vie et gâcher celle de nombreux innocents.
Peu après, les proues touchèrent le fond sableux et une centaine d’ombres vêtues de noir mit pied à terre. Leurs armes enroulées dans des étoffes sombres, évitaient que le moindre éclat puisse les trahir. Ces hommes étaient avides de butin et certains d’entre eux, ceux qui étaient nés dans le royaume qu’ils s’apprêtaient à piller, avaient soif de vengeance.
Deux colonnes se formèrent, au rythme d’une chorégraphie silencieuse. Suivant des ordres brefs, une d’elle se dirigea vers les montagnes et la deuxième s’approcha de la tour de guet.
Ignorant la menace, les sentinelles se concentraient sur leur partie de cartes.
― Trois rois !
Pascual jeta les cartes sur la table et après avoir adressé à ses compagnons un sourire édenté, il ramassa les pièces de monnaie.
― Diantre ! Si j’avais su, je ne t’aurais pas appelé.
― Allez, Cano, ne sois pas mauvais perdant ! répliqua un troisième guetteur, un gars avec une barbe clairsemée du nom de Lorenzo.
Pascual s’apprêtait à rebattre les cartes, lorsqu’un coup à la porte les fit sursauter. Il hésita avant de les poser sur la table puis il alluma une torchère et monta les escaliers en courant.
Il se pencha par-dessus le parapet et jeta un œil au pied de la tour. Bien que vacillante, la lumière du flambeau lui permit de distinguer plusieurs silhouettes armées jusqu’aux dents. Des Barbaresques[1] ! Il sentit son cœur s’accélérer.
― Qui va là ?
La question de Pascual résonna comme un cri rauque.
― Rendez-vous et on ne vous fera pas de mal ! cria un des pirates
À cet instant, ses compagnons firent irruption sur la plateforme. Lorenzo était pétrifié. Cano, au contraire, saisit la torche qu’il approcha du tas de bois sec.
― Arrête ! Ils nous tueraient ! brama Pascual, pris de panique.
― Nous sommes déjà morts ! rétorqua Cano. On donne l’alarme et on en envoie le plus possible en enfer.
— Si vous sortez, nous vous laisserons partir ! Nous n’avons aucune intention de vous faire de mal.
Le capitaine Barbaresque, grand, de belle allure, portait un casque enveloppé dans de la soie noire. Il parlait un espagnol correct même si son accent laissait entrevoir son origine.
― Les secours n’arriveront pas à temps, raisonna Pascual en se retournant vers ses compagnons. Rendons-nous et espérons que ces misérables se contentent de demander une rançon. C’est notre seule chance de survivre.
Lorenzo, blanc comme un linge, se mit à trembler. Il avait entendu des histoires d’esclaves chrétiens entassés dans les galères barbaresques. Il avait toujours pensé qu’une mort rapide était préférable à rester enchaîné à une rame et recevoir des coups de fouet jusqu’à être un jour coulé au plus profond de la mer.
Les pirates firent rouler un tonneau de poudre contre la base de la tour. Cependant, avant qu’ils n’allument la mèche, la porte s’ouvrit. Elle se trouvait à deux toises au-dessus du sol et les guetteurs durent placer une échelle. Ils laissèrent tomber alors leurs épées, qui émirent un son métallique en percutant le sol et, l’un après l’autre, sortirent en brandissant un chiffon blanc.
Le premier à mourir fut Pascual, le cœur traversé par une lance. Cano, voyant ce qui arrivait à son compagnon, essaya de rejoindre la tour, mais le carreau d’une arbalète lui entra par la nuque. Lorenzo eut moins de chance : il fut capturé.
Après avoir caché les cadavres, les Barbaresques se dirigèrent vers l’intérieur des terres, guidés par un Morisque[2] ?
Ils avancèrent en colonne par des sentiers escarpés rassemblés. Dans la pénombre, ils trébuchaient souvent les uns contre les autres ; néanmoins, ils arrivèrent au sommet en moins de trois heures.
Avant de descendre le flanc ouest, le chef de l’expédition, surnommé par ses hommes Al-Sawád le Noir à cause de la couleur de sa peau, jeta un dernier coup d’œil à l’endroit où ils avaient laissé les felouques.
Le guide de l’expédition avançait avec agilité entre les irrégularités du terrain et les rochers grâce à ses courtes jambes qui lui avaient valu le surnom de « El Chiqui ». La zone avait été dépeuplée sur ordre royal et afin d’éviter les pillages et plus personne n’habitait à moins d’une lieue de la côte.
À l’aube, des versants abrupts firent place à un terrain aux pentes moins prononcées. Quand le ciel derrière eux se teignit d’une couleur ambrée, les guerriers prirent d’extrêmes précautions.
Au moment où il sortait d’un petit ravin, El Chiqui se jeta à terre et ceux qui le suivaient se dispersèrent dans les buissons. Le chef de l’expédition rampa vers lui et l’interrogea du regard.
― La ville de Sorbas ! s’exclama le guide.
Les premières lueurs de l’aube dévoilèrent un plateau hérissé de maisons et entouré par le méandre encaissé d’une rivière asséchée. Al-Sawád posa son regard sur le château qui défendait le seul accès au village.
― Combien d’hommes gardent la forteresse ?
― Une dizaine, murmura El Chiqui.
― Des prévôts ?
― Un vieil homme et deux assistants mais comme ils sont Morisques, ils ne peuvent pas porter d’armes.
Le chef pirate promena son regard sur les toits, jusqu’à identifier une tour carrée couronnée par une croix. L’objectif principal des incursions était la capture d’otages. Les rançons les plus importantes étaient toujours celles des nobles et des hommes d’Église.
― Et les chrétiens ?
― Outre le curé et le sacristain, douze familles. Ils vivent tous dans la même rue, dans la partie haute. Pour y aller nous devons traverser le village.
― Des hidalgos [3]?
― Non. Le seigneur de la ville a un manoir, mais il n’y vient jamais.
El Chiqui avait passé son enfance dans la commune qu’ils allaient assaillir. Bien qu’il se fût sauvé en Afrique quelques années auparavant, il tenait à jour ses informations grâce au flux constant des réfugiés du royaume de Grenade qui arrivaient au port d’Oran.
Le pirate examina de nouveau la forteresse. Cette fois, il repéra une silhouette sur le chemin de garde.
― Tu es sûr qu’il n’y a pas plus de dix soldats dans la cité ?
― Peut-être même moins. La côte est à six lieues ; ils ne craignent pas d’être attaqués.
À cet instant, le soleil fit son apparition au-dessus des sommets et revêtit les maisons d’une légère couleur dorée. À peine les coqs commencèrent-ils à fêter l’arrivée du nouveau jour, que les portes sous la forteresse s’ouvrirent et deux sentinelles prirent position de chaque côté de l’arc en pierre.
Sur un geste d’Al-Sawád, les bandits reprirent la marche.
À une lieue de là, dans le village de Quajalana, Khalíl entendit l’appel de son père, mais, ignorant les bâillements de ses frères, il traînassait sur sa paillasse.
― Debout, fainéant ! lui ordonna Rashid, le fils aîné. Si père vient te chercher, tu vas savoir de quel bois il se chauffe.
Âgé de sept ans, Khalíl savait qu’il valait mieux obéir. Il se leva en se frottant les yeux, étira le drap du lit qu’il partageait avec Hassan, plus âgé que lui, et se dirigea vers le patio. Son père fronça les sourcils et ne le perdit pas de vue, jusqu’à ce qu’il se fût aspergé les pieds et le visage avec l’eau de l’abreuvoir. Ensuite, il courut pour prendre la place qui correspondait à son âge, dans le rang formé par les autres fils de Youssouf Ben Ammar : Rashid, Hassan et Massoud.
Le chef de famille, décharné, le visage en lame de couteau et les cheveux coupés ras, se mit face au premier rayon du jour qui pointait derrière le mur et dirigea ses paumes vers le haut. Il s’inclina plusieurs fois, en récitant une prière dans la langue de ses ancêtres. Les enfants imitaient ses gestes et répétaient ses paroles. Même si les plus jeunes comprenaient un peu l’espagnol, tout le monde au village parlait en arabe.
Depuis plus de soixante-dix ans, il était interdit d’enseigner l’islam dans le royaume. Cependant, malgré les châtiments sévères qui étaient infligés aux réfractaires, les nouveaux chrétiens des villages les plus isolés professaient encore le Credo de leurs ancêtres.
La brève cérémonie terminée, Youssouf et ses fils prirent place sur les tapis étendus dans un coin de cet espace à ciel ouvert et ils invoquèrent le nom d’Allah. Pendant ce temps, Zahra, la fille aînée, servait du lait de chèvre qu’elle venait de traire ; Salma, la mère, posait devant son mari un plateau de galettes chaudes et une assiette de figues. Une fillette qui n’avait pas plus de trois ans s’approcha en courant et, amusée, se mit à distribuer des bols vides entre les convives. Khalíl voulut l’attraper par le bras pour lui faire un câlin. Mais en voulant l’esquiver, la petite mit un pied dans les figues.
Youssouf se leva d’un bond, saisit sa fille par les aisselles et la hissa à hauteur des yeux, mais lui sourit néanmoins en s’exclamant.
― Amina, Amina ! Mais qu’est-ce que je vais faire de toi ?
Et, sous le regard étonné de tous, il fit voltiger la fillette et lui mordilla le petit pied taché de jus. Karima, la plus jeune, voulut se joindre à la fête et, à toute vitesse, elle s’approcha à quatre pattes de son père, renversant plusieurs bols sur son chemin.
Dès que les rires se furent cañmés, Salma et Zahra nettoyèrent le gâchis et emmenèrent les petites. Elles mangeraient une fois que les hommes seraient partis dans les champs.
Le déjeuner se déroula dans le silence. Youssouf était un homme peu loquace et en sa présence, on ne parlait que si c’était strictement nécessaire. Quand il eut terminé de manger, il tapa dans ses mains puis se leva avec une agilité surprenante qui contrastait avec son apparence. Ses fils formèrent de nouveau un rang, impatients de savoir quelle tâche il allait leur attribuer.
― Aujourd’hui, nous irons moissonner le pré du Fructuoso. Quant à toi Khalíl, tu resteras ici et tu sortiras le fumier des enclos. Vous autres, prenez chacun une faucille et suivez-moi.
Khalíl, enfant maigrelet aux cheveux bouclés, regarda ses frères qui rassemblaient leurs outils et s’éloignaient en plaisantant.
Les pirates atteignirent le bord de l’oued[4] et se positionnèrent à un tir d’arbalète du château. Deux d’entre eux sortirent de leurs besaces des habits semblables à ceux que portaient les villageois et, ainsi vêtus, ils se dirigèrent vers la porte de la ville.
― Où allez-vous de si bonne heure ? leur demanda l’un des soldats qui montait la garde.
― Nous, vouloir acheter farine, répliqua un des pirates en montrant le sac qu’il portait à l’épaule.
Le soldat se tourna vers son collègue.
― Tu les connais ?
― Aucune idée ! Ils se ressemblent tous !
Les gardes s’esclaffèrent avant de s’écarter. Ils rigolaient encore lorsque deux dagues apparurent dans les mains des faux paysans. Les rires se transformèrent en cris d’alerte, mais ce fut inutile. Un simple mouvement précis suffit aux pirates pour leur couper la gorge.
Le soldat situé sur le chemin de garde vit une horde qui courait vers l’entrée. Il n’en croyait pas ses yeux. Il attrapa son arquebuse, mais la mèche était éteinte. Il lança alors des cris d’alarme, malheureusement, il était déjà trop tard : les assaillants avaient franchi les portes et s’éparpillaient dans la ville.
Dans la cour d’armes, le capitaine chargé de la forteresse avait peine à croire ce que le sergent Peñarroja, essoufflé, venait de lui expliquer.
― Comment ça, des bandits ?
― Ils sont une trentaine. Farceto et Camacho sont morts, ils les ont égorgés à l’entrée. On devrait avertir la garnison de Mojácar !
― Nom de Dieu, Peñarroja ! Il ne nous reste que six hommes, nous ne pouvons pas laisser le château sans défense.
― Et on va tolérer que ces fils de pendu déambulent librement dans le village, mon capitaine ?
― Il n’en est pas question !
Pedro Ramírez de Arellano passa la main dans sa touffe de cheveux noirs en reflechissant.
― Laisse deux arquebusiers ici et que les autres me suivent.
Quelques minutes plus tard, le capitaine sortait de la forteresse en compagnie d’un nombre réduit d’hommes. Ils avaient à peine mis un pied à l’extérieur que les tirs d’arbalète les obligèrent à faire demi-tour.
Al-Sawád savait ce qu’il faisait. Il avait positionné des hommes face aux portes du château afin d’éviter que ses occupants ne sortent pendant que lui et le reste de sa troupe se dirigeaient vers l’église. En un rien de temps, le curé, le sacristain et sa sœur furent emmenés de force hors du temple et obligés de suivre les assaillants.
Le reste des pirates avait suivi El Chiqui jusqu’à la rue des vieux chrétiens ; l’entrée était gardée par trois hommes armés de matraques.
― La paix soit avec vous ! s’exclama le chef des Barbaresques en s’adressant à eux avec sarcasme.
― La paix ? De quelle paix parlez-vous ? Fichez-le-camp !
― Nous ne vous voulons aucun mal, mes frères.
Le vieux prévôt planta son bâton dans le sol en face de lui comme si ce geste avait eu le pouvoir d’arrêter cette troupe sanguinaire.
― Je ne suis pas votre frère. Ici, je suis la loi. Je vous ordonne d’abandonner la ville sur-le-champ !
Avant de répondre, Al-Sawád posa son regard sur les prévôts les plus jeunes, incapables de contrôler le tremblement de leurs mains.
― Nous le ferons, n’ayez aucun doute, mais nous emportons d’abord les infidèles.
― Sur mon cadavre !
Las de l’obstination du vieux, El Chiqui fit un pas en avant.
― Bouge de là, laquais des infidèles !
― Toi ! C’est toi qui les as amenés, traître ! proféra le prévôt lorsqu’il l’eut reconnu.
Sans dire un mot, Al-Sawád sortit son cimeterre et d’un mouvement rapide, fendit le crâne du vieux. Lorsque ses compagnons le virent tomber, le peu de courage qui leur restait se volatilisa et ils disparurent en un clin d’œil.
Le sacrifice du prévôt ne fut pas totalement inutile, puisqu’il donna le temps aux vieux chrétiens de se réfugier dans leurs demeures. Les assaillants s’en prirent à coups de hache à la première maison de la ruelle. Ils ne mirent pas longtemps à défoncer la porte et entrèrent dans le logement en vociférant. On entendit des cris de panique et après quelques minutes de confusion, les pirates sortirent en traînant derrière eux deux jeunes filles et une vieille femme.
Ils étaient sur le point de pénétrer dans la maison voisine lorsqu’un coup de feu retentit près de l’entrée de la rue. Le pirate qui portait la hache tomba au sol, terrassé.
Al-Sawád se retourna vers l’origine du coup de feu. Il aperçut plusieurs soldats avec des morions et des cuirasses, barricadés derrière un mur.
― D’où est-ce qu’ils sortent, ceux-là ?
El Chiqui, qui se trouvait à ses côtés, le regarda avec les yeux exorbités.
Étant enfant, il avait entendu parler d’un passage souterrain qui, d’après ce qu’il se disait, reliait le château à la tour de garde située à l’autre bout du village. Il avait toujours cru que ce n’était qu’une légende.
― Je… Je ne sais pas…
Al-Sawád comprit que, malgré leur supériorité en nombre, ils couraient le risque de rester coincés entre les militaires et les civils prêts à vendre cher leurs vies. Il se tourna vers ses hommes et ordonna de battre en retraite.
― Vive Dieu ! cria le sergent Peñarroja, lorsqu’il vit les bandits s’échapper par l’autre extrémité de la ruelle. Descendons leur bloquer la sortie, capitaine !
― Arrête ! hurla Ramírez de Arellano
― Pardieu, ils emportent des civils !
― Pense un instant, bon Dieu ! S’ils se voient encerclés, ces fils de putain tueront tous les otages…
Les Barbaresques franchirent la muraille puis une fois hors de danger, Al-Sawád fit une halte.
― Tu vois quoi, là ? demanda-t-il au guide, en désignant les prisonniers que ses hommes traînaient.
Sans trop comprendre ce qu’il voulait dire, El Chiqui regarda le curé avec le visage en sang. Le sacristain claquait des dents sans contrôle et les femmes en larmes imploraient Dieu et la Sainte Vierge.
― À Alger, tu m’as promis qu’on rentrerait chargés d’esclaves. Tu en vois combien ici ?
Le Morisque baissa la tête et répondit de façon presque inaudible.
― Cinq…
― Cinq ? répéta le pirate en s’approchant de lui l’air menaçant.
― Oui, mais ce n’est pas ma faute !
― Une chose est claire ! Les chrétiens, vieux ou nouveaux, vous n’êtes que des infidèles menteurs.
― Moi, j’ai tenu ma parole ! Je vous ai emmenés au lieu convenu…
― Maudit sois-tu, toi et tous les bâtards de ta race. Tu vas me le payer…
Al-Sawád sortit sa dague. Il saisit El Chiqui par les cheveux et l’obligea à se mettre à genoux.
― Attends ! supplia-t-il désespérément. Attends ! Je sais où peut-on trouver d’autres otages.
Al-Sawád, qui était sur le point d’égorger l’infortuné, arrêta le mouvement de sa main.
― Parle une fois pour toutes !
Pris de panique, El Chiqui toussa puis, à voix basse, il arriva à murmurer :
― À moins d’une lieue d’ici, il y a un petit village… Des gens non circoncis.
Al-Sawád l’observa un instant avant de prendre une décision.
― Emmène-nous !
El Chiqui se releva avec difficulté. Il tenait à peine sur ses jambes.
Khalíl vida la dernière charge de fumier dans le dépotoir et entra dans la maison. C’était la dernière des douze demeures qui composaient Quajalana, un petit village blanc sur la rive de la rambla, la rivière asséchée qui, une lieue plus au sud, contournait la ville de Sorbas.
― Beurk ! Tu pues ! Se plaignit Zahra, sa sœur aînée, dès qu’il eut franchi le seuil.
Le garçon prit du bout des doigts la toile de sa chemise et l’approcha de son nez.
― Oh, tu exagères !
― Tu pues encore plus qu’un chrétien. La jeune fille fronça les sourcils. Dépêche-toi d’aller te laver !
Khalíl sortit et malgré le soleil brûlant, il se mit à courir. Il possédait une énergie inépuisable et ne comprenait pas pourquoi les adultes marchaient alors qu’il était si drôle d’aller d’un côté à l’autre en faisant des bonds.
Il traversa le village en un rien de temps et passa par la source, située en lisière de la rambla. Il y trouva sa mère remplissant une cruche, accompagnée par la petite Amina. En dépit de la chaleur étouffante, Salma portait une chemise et un surcot en lin, un sarouel resserré au niveau des chevilles et couvrait sa tête avec un voile, comme le faisaient toutes les femmes morisques. Quand Amina aperçut son frère, elle courut vers lui les bras ouverts, mais elle s’arrêta avant de l’embrasser.
― Ça sent mauvais ! s’exclama-t-elle avec sa petite voix enfantine, en se bouchant le nez avec les doigts.
― Je vais prendre un bain, répliqua Khalíl.
― Moi aussi, je veux me baigner, supplia la fillette.
Sa mère secoua la tête.
― Maman, s’il te plaît !
― Non !
Salma souleva le vase d’argile, l’appuya sur sa hanche et, en s’aidant d’un mouvement énergique des reins, le posa sur sa tête. Elle tendit ensuite la main ouverte à sa fille mais celle-ci croisa les bras en cachant ses menottes sous les aisselles.
― Laissez-la, mère, je m’occupe d’elle, suggéra Khalíl, voyant que sa sœur avait du mal à réprimer les larmes.
― D’accord, mais ne la perds pas de vue et veille à ce qu’elle ne mouille pas ses vêtements.
Alors qu’Amina adressait un énorme sourire à son frère, Salma se mit en marche avec la cruche en équilibre sur la tête et une main sur la hanche.
Un peu plus loin, à genoux face aux pierres qui leur servaient de planches à laver, trois voisines discutaient gaiement pendant que leurs filles étendaient sur des arbustes le linge mouillé. Lorsqu’elle les vit, Amina perdit l’intérêt pour le bain et se mit à tirer de la main de Khalíl.
― Ne t’éloigne pas ! lui rappela-t-il avant de la laisser rejoindre les autres enfants.
― Mais que tu es mignon, Khalíl ! s’exclama l’une des lavandières en le voyant. Viens, approche-toi pour que je te fasse une bise, comme quand tu étais petit…
Gêné par les éclats de rire, le garçon partit au pas de course, sans s’arrêter jusqu’au bord du bassin ou des enfants de son âge pataugeaient joyeusement dans l’eau.
Sans perdre de temps, il se déshabilla en toute hâte. Sur le point de plonger il remarqua un crapaud aux yeux globuleux et lui lança un caillou, mais celui-ci disparut d’un saut dans les roseaux. Pendant que les garçons se moquaient de son mauvais tir, Khalíl pénétra dans la roselière pour retrouver le crapaud.
Il avançait doucement et en silence, lorsqu’un bruit attira son attention. Regardant à travers les joncs, il apercut un homme qui se déplaçait avec précaution sur le côté de la rambla.
Il resta immobile et l’observa avec curiosité. Sa peau était presque noire. Il avait déjà vu des personnes de cette race, mais cet homme était différent : il avait l’air redoutable. De son crâne rasé, dépassait une mèche de cheveux tressée et il tenait une épée courbe dans la main.
Il n’était pas seul. Avec une inquiétude croissante, Khalíl s’aperçut que derrière l’Africain, d’autres personnes avançaient avec la même précaution, tout en tenant des filets dans les mains. Malgré son jeune âge, il comprit que quelque chose de terrible se tramait. Il aurait voulu crier et se sauver rapidement, mais il avait la gorge nouée et ses jambes ne répondaient plus. Un ordre se fit entendre et les étrangers se mirent à courir en hurlant. Envahi par des tremblements incontrôlables, Khalíl ferma les yeux.
De ce qui se passa après, il ne se souviendrait que des sons. En premier lieu, des cris de surprise des enfants qui pataugeaient dans le bassin à côté, ensuite des hurlements de terreur de leurs mères lorsqu’elles furent capturées.
Non loin de là, Youssouf cessa le mouvement de sa faux et s’étira. Il ressentit un pincement au niveau des reins, mais sourit lorsqu’il se rendit compte qu’il avait laissé ses fils à l’arrière. Par-ci, par-là, des petits tas d’orge fraîchement coupé témoignaient de l’intense travail réalisé dans la matinée. Les cigales, qui semblaient fêter cela, comblaient l’air chaud de leur chant.
Il promena son regard sur la plaine d’épis ondulants et, après avoir essuyé la sueur de son front, il but un coup de sa gargoulette. C’est alors qu’une détonation se fit entendre au loin.
Ses fils arrêtèrent la fauche.
― Qu’est-ce que c’est ? demanda Rashid.
― Ça n’a pas l’air d’être un coup de tonnerre… repondit Hassan, son frère cadet. Le ciel est dégagé.
Un rien plus tard, une autre déflagration résonna. Youssouf chercha l’endroit d’où elle provenait.
― Qu’Allah me maudisse ! hurla-t-il avant de partir au pas de course en direction du village, la faux à la main et talonné par ses fils.
Du haut d’une colline à proximité, le sergent Peñarroja et le soldat qui l’accompagnait virent comment les pirates encerclaient leurs victimes et les frappaient sauvagement avant de les bâillonner. Le sergent serra les poings, les ordres du capitaine étaient clairs : « Suivez-les, mais n’intervenez sous aucun prétexte. Limitez-vous à avertir, s’ils reviennent ici. »
Les femmes de Quajalana sortirent de leurs foyers pour découvrir la cause de cette explosion. Certaines d’entre elles s’approchèrent du bord de la falaise au-dessus de la rambla, mais la source était hors de vue. Lorsqu’un groupe d’enfants, ignorant les avertissements de leurs mères, descendit fouiner au lavoir, le sergent Peñarroja comprit que le drame qui se déroulait sous ses yeux, allait prendre une tournure bien plus dramatique. Son compagnon vit sa mâchoire tendue et ses yeux plissés et il sut ce qui allait arriver.
― Suis-moi !
Le sergent éperonna son cheval et dévala la pente. Ils firent un détour pour éviter la source et, après être entrés au galop par la partie haute du village, ils atteignirent les femmes, juste avant qu’elles ne se jettent dans la gueule du loup.
― Rentrez chez vous !
Comme elles ne comprenaient pas ses propos en espagnol, Peñarroja prit la petite arquebuse qui pendait de l’arçon de sa selle et la chargea. Il suffit d’un seul coup en l’air pour que, apeurées, elles partent se réfugier chez elles.
Alors que les pirates venaient d’enchainer leurs prisonniers et s’apprêtaient à monter au village pour compléter leur tâche, ils perçurent la détonation.
― Qu’est-ce que c’est que ça ? questionna Al-Sawád a El Chiqui, qui revenait à toute vitesse à la fontaine.
― Il y a des cavaliers dans le village !
― Combien ?
― J’en ai vu deux.
Al-Sawád fit une grimace. Ces soldats pouvaient être l’avant-garde d’un escadron. Il fallait absolument leur envoyer un message, leur faire comprendre qu’ils ne devaient pas le menacer.
Il se retourna vers les prisonniers puis chercha du regard lequel aurait moins de valeur sur le marché d’esclaves d’Alger. Il remarqua une enfant qui, malgré son jeune âge, se débattait comme un fauve, et mordait la main gantée qui la tenait.
Il ordonna qu’on lui amenât la fillette puis il la traîna sur le sol sablonneux de la rambla jusqu’à ce que ses ennemis puissent bien les voir. Il sortit alors un couteau de sa ceinture, l’éleva vers le ciel, et sans quitter des yeux les soldats chrétiens, trancha la gorge de l’innocente créature.
Il faisait encore nuit, lorsque le capitaine Ramírez de Arellano entendit le bruit des sabots sur le pavé de la cour. Le sergent Peñarroja descendit de son cheval et remit les rênes à une des sentinelles. À en juger par la sévérité de son visage, le capitaine comprit qu’il était porteur de mauvaises nouvelles.
― Nous les avons suivis comme vous nous l’aviez ordonné, capitaine. À Quajalana, ils ont tué un paysan et une petite fille, et ont emporté dix prisonniers, des femmes et des enfants. Peñarroja vit la mâchoire de Ramírez se crisper. Quelques villageois leur ont fait front avec leurs outils de travail, mais ces fils de pute ont tué un autre otage.
Ensuite, les barbaresques ont poursuivi leur chemin jusqu’à Lucainena, où ils se sont réunis avec une deuxième bande de pirates qui avait enchaîné tous les vieux chrétiens de la ville. Ensemble, les deux groupes ont traversé la montagne et ont embarqué sur leurs esquifs sans que personne ne s’y oppose.
À mesure qu’il assimilait l’information, le visage du capitaine s’assombrissait. Il avait passé une nuit blanche à se demander s’il avait bien fait de rester dans le château. Il avait alors la réponse.
Le lendemain, à Quajalana, les habitants, pleurant les morts et les proches qu’ils ne verraient plus jamais, enterraient trois corps enveloppés dans des linceuls blancs.
L’un d’eux, le plus petit, était celui d’Amina.
[1] Barbaresque : Personne originaire de la Barbarie (ancienne Afrique du Nord)
[2] Morisque : Musulman d’Espagne contraint de se convertir au catholicisme au XVIe siècle et leurs descendants.
[3] Hidalgo : Personne qui, par lignée, appartenait à la classe inférieure de la noblesse.
[4] Cours d’eau le plus souvent intermittent des régions sèches.